Texte emblématique de la culture indienne, la Bhagavadgītā ou « Chant du Bienheureux », a suscité de nombreux travaux académiques et un grand nombre de traductions. Tirée de la célèbre épopée du Mahābhārata, elle met en scène un dialogue entre le prince Arjuna et le dieu Kṛṣṇa, chargé de conduire son char sur le champ de bataille et de guider son action selon les règles de la Loi universelle, le Dharma.
Les premiers travaux
La première traduction de la Bhagavadgītā dans une langue européenne est la traduction anglaise que Charles Wilkins fit paraître à Londres en 1785. Cet ouvrage fondateur a été rapidement traduit en français par l’abbé Parraud en 1787. Ce dernier lui adjoignit également des essais rédigés par les pionniers britanniques sur différents aspects de la culture indienne, notamment la « Dissertation sur les mœurs, les usages, le langage, la religion et la philosophie des Hindoux » d’Alexander Dow. Il est intéressant de constater que Parraud commence son avant-propos par définir l’Inde comme une Nation qui « mérite l’attention du Philosophe », elle à qui les philosophes européens ont longtemps dénier sa capacité à faire usage de la raison pour elle-même : « S’il est une Nation, qui, par son antiquité, par les précieux monuments qu'elle possède, par la sagesse et la douceur de ses institutions, par la pureté de ses dogmes primitifs, mérite l'attention du Philosophe ; c'est sans doute la Nation Indienne, dont les Sages ont été de tous temps en vénération par leurs connaissances, même parmi les peuples les plus instruits. »
La première édition du texte fut établie et imprimée par le savant bengali Bābūrāma en 1808 à Calcutta. Formé à la typographie par Charles Wilkins, dont s’était la profession en parallèle de ses activités de sanskritiste, Bābūrāma collabora également avec le philologue Henry Thomas Colebrooke à qui l’on doit tant de travaux fondateurs. Cette édition a été imprimée au format pothī, le format traditionnel des manuscrits indiens, sur les presses de Bābūrāma, comme l’indique le colophon qui parachève le texte.
Une seconde édition du texte a été publiée à Bonn par le savant allemand August Wilhelm Schlegel en 1823. Venu à Paris pour étudier le sanskrit, Schlegel se servit de quatre manuscrits de la Bibliothèque nationale pour mettre au point son édition qui fera référence tout au long du XIXe siècle. Trois d’entre eux appartiennent à la collection de Jean-Baptiste Gentil. Le premier (BnF Sanscrit 336, manuscrit « A ») est important car il comporte également le commentaire de Śrīdharasvāmin, philosophe du XIIIe siècle, commentateur de nombreuses œuvres vishnouïtes. Les deux autres manuscrits montrent que la Bhagavadgītā était un incluse dans un recueil de cinq textes tirés du Mahābhārata, dont ils constituent les « cinq joyaux », ou Pañcaratna, titre donné à cette anthologie qui connut une existence indépendante. L’un des manuscrits (BnF Sanscrit 337, manuscrit « B » de Schlegel) ne comportent que deux textes, alors que le suivant (BnF Sanscrit 338, manuscrit « C »), de très petit format, est complet. Tous deux contiennent des miniatures frontispices qui marquent le commencement de chacun des textes. Schlegel se servit enfin d’un quatrième manuscrit (BnF Sanscrit 339, manuscrit « D »), collecté également dans la région de Faizabad dans les années 1760 par Antoine Polier. Schlegel accompagna son travail d’édition d’une traduction en latin de l’ensemble du texte.
Les traductions françaises
La première traduction française à partir de l’original sanskrit est celle d’Émile Burnouf, neveu d’Eugène Burnouf, qu’il fit paraître à Nancy, où il était professeur, en 1861. Émile Burnouf inventa pour l’occasion un système de transcription du sanskrit qui devait permettre à chacun de pouvoir déchiffrer le texte original, mais elle ne fut généralement pas conservée dans les nombreuses rééditions qui parurent tout au long du XXe siècle. En 1922, le savant Émile Senart, membre de l’Académie des inscriptions et belles lettres, fit paraître sa traduction dans la collection « Les classiques de l’Orient » à destination du grand public. Elle était accompagnée de bois gravés de l’artiste Henriette Tirman. Cette traduction fit longtemps autorité. Elle sera revue par Alfred Foucher, qui avait été son élève, et rééditée dans la « Collection Émile Senart » aux éditions des Belles Lettres, en regard du texte original translittéré, à destination des étudiants de sanskrit. Une autre traduction savante devait paraître en 1938 grâce à Désirée Lévi. Son mari Sylvain Lévi avait en effet dirigé le travail entrepris sur ce texte par un étudiant américain, Joseph Trumbull Stickney, emporté par une maladie à l’aube de la trentaine. Restée inédite, la traduction française de Stickney, revue et enrichie par Sylvain Lévi, fut elle aussi maintes fois rééditée, notamment en 2016 par les soins de Silvia d’Intino d’après le manuscrit original.
A côté de ces traductions savantes, il faut signaler diverses traductions entreprises dans des cercles ésotériques, théosophiques ou sectaires, desquels les philologues se sont toujours tenus éloignés. Les traductions d’Annie Besant, Anna Kamensky ou Jean Herbert circulèrent dans les années 1920 et 1940. Elles firent le sujet d’étude de Paul Hubert qui les collecta, les annota et se servit de leurs matériaux pour remplir ses propres carnets, conservés aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France. A côté de ses archives, sa collection compte des exemplaires uniques, comme une traduction française d’une traduction anglaise publiée par la Loge unie des théosophes de Papeete en 1935.
Dans le monde académique, ce texte ne perdit jamais de son actualité. Les lecteurs d’aujourd’hui pourront goûter la force de ce texte dans la traduction qu’Anne-Marie Esnoul et Olivier Lacombe publièrent en 1976, ou dans toute autre traduction plus récente qui continue de voir le jour, montrant combien ce texte est inspirant et combien la traduction est une entreprise toujours renouvelée.