Les comptoirs de l’Inde et la Révolution française

La période révolutionnaire marque un point de bascule dans la politique impériale française dans l’océan Indien, dans l’organisation du commerce de la Compagnie et dans la manière de définir les appartenances sociales et politiques des habitants de Pondichéry.

Une reconfiguration des ambitions impériales

En 1785, tous les établissements français à l’est du Cap de Bonne Espérance ont été réunis dans un même gouvernorat général, dont la capitale est fixée à Port-Louis, à l’île de France (île Maurice), privant Pondichéry d’une partie de sa garnison. Cette nouvelle configuration impériale dans l’océan Indien est confirmée par les directives apportées par le navire La Bienvenue, en même temps que les nouvelles de la Révolution française, le 22 février 1790 : ordre est donné d’évacuer le reste de la garnison. Les premiers rassemblements populaires de la période révolutionnaire visent à protester contre cette évacuation. Dans les doléances qu’ils rédigent au mois de mars 1791, les habitants français et indiens de Pondichéry s’alarment de voir la ville privée de défenses militaires, au risque d’une extension de l’influence anglaise et de « l’avilissement » des Français « aux yeux de l’Asie et peut être même de tout l’univers ». 
Ces doléances et les mémoires sur l’Inde produits par des acteurs hétéroclites (diplomates, agents de la Compagnie, hommes de lettres, etc.) soutiennent que la France révolutionnaire doit régénérer l’Inde, en la libérant du despotisme tant des souverains indiens que de l’East India Company (EIC). Pour battre l’EIC, le souverain du royaume du Mysore, Tipu Sultan, propose une alliance à la France. Il n’obtient pas le soutien militaire escompté, malgré l’intérêt manifesté aux ambassadeurs qu’il envoie à Versailles (1788) et à Port-Louis (1798). Pondichéry, assiégée par les Britanniques, capitule le 23 août 1793. Les Français restés dans la ville sont déportés en 1799, alors que court la rumeur d’une jonction en Egypte des armées de Napoléon et de Tipu Sultan – à la cour duquel, en 1797, un groupe de soldats français a organisé des assemblées républicaines. Brandissant le spectre d’une menace révolutionnaire, les agents de l’EIC engagent une guerre offensive contre le Mysore. La prise de sa capitale Seringapatnam le 4 mai 1799 marque un tournant dans la constitution de l’Empire britannique en Inde du sud et dans l’éviction des ambitions françaises du sous-continent. 

Vers la disparition de la Compagnie française des Indes 

L’abolition des privilèges et l’affirmation de la liberté du commerce entrainent la fin du monopole de la Compagnie, votée par l’Assemblée nationale le 3 avril 1790. Les actionnaires prennent la main sur la gestion de la Compagnie, qui continue à enregistrer des bénéfices, grâce aux montages financiers et aux initiatives de ses agents – par exemple, ils adoptent le pavillon américain pour éviter que leurs navires ne soient saisis par la marine britannique. 
La Compagnie peine cependant à rembourser toutes les dettes qu’elle a contractées, parfois depuis des dizaines d’années, auprès des marchands indiens et maltraite ces intermédiaires financiers. Le marchand Arombatté Sonachalam est ainsi condamné en juillet 1791 à voir ses biens saisis et mis aux enchères pour rembourser une dette de 23.000 roupies, alors même que la Compagnie lui doit vingt fois cette somme. Le refus de surseoir à la sentence provoque la colère des habitants indiens et des émeutes éclatent à Pondichéry. En métropole, le sort de la Compagnie est débattu à l’Assemblée. Ses défenseurs, dans le contexte révolutionnaire, abandonnent un de leurs principaux arguments, suivant lequel les toiles de coton bleu fournies par la Compagnie étaient essentielles à l’achat d’esclaves sur les côtes ouest africaines, eux-mêmes indispensables à l’économie sucrière de Saint-Domingue et aux finances de l’État. Finalement, embourbée dans un vaste scandale politico-financier, la Compagnie est dissoute en août 1793. 

Participation politique, citoyenneté et exclusion raciale

Dans les jours qui suivent l’arrivée des nouvelles de la Révolution française à Pondichéry, en février 1790, les habitants se réunissent en assemblées générales, décident de la rédaction de mémoires destinés à l’Assemblée nationale à Paris et débattent des formes d’organisation politique à mettre en place. Des municipalités sont créées en septembre 1790 et coiffées, en juillet 1791, d’une Assemblée coloniale composée – en théorie – de représentants de tous les comptoirs de l’Inde. La question de la participation politique des différentes catégories de la population des établissements coloniaux – et de la nature de la citoyenneté, est vivement débattue. 
Les notables tamouls réunis en une « Assemblée des citoyens malabars de Pondichéry », malgré leurs demandes, ne sont pas reconnus comme des citoyens et ne peuvent ni voter ni participer aux assemblées. Ils arrachant uniquement quatre sièges consultatifs à l’Assemblée coloniale de 1791. À l’inverse, les Topas, des métis se considérant comme descendants de Portugais, revendiquent activement la citoyenneté sur le fondement de critères culturels. Ils affichent une identité indo-européenne fondée sur la langue, la religion catholique et le port d’un costume distinct de celui des Indiens et accèdent à la citoyenneté. Les Topas comme les Français peuvent cependant être exclus du corps des citoyens s’ils sont mariés « à une femme en état d'esclavage ou fille d'esclaves ».  Alors que les échos mondiaux de la révolution circulent à travers les territoires de l’empire, l’émancipation des esclaves n’est pas actée dans les comptoirs indiens. Seul un arrêté de l’Assemblée coloniale du 16 Octobre 1792 interdit le commerce de personnes asiatiques réduites en esclavage, qui semble avoir été peu respecté. 

 

Références bibliographiques : 

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Claude Wanquet, « Les îles Mascareignes, l'Inde et les Indiens pendant la Révolution française », Revue française d'histoire d'outre-mer, 78/290, 1991. p. 29-57.