Les intermédiaires indiens de la Compagnie des Indes

Dès le début de l’implantation française, les intermédiaires indiens ont joué un rôle crucial dans l’organisation des comptoirs de commerce ainsi que dans la traduction des savoirs pratiques et théoriques du monde indien. Ces agents étaient indispensables mais n’en demeuraient pas moins soumis au caractère inégal des relations en situation coloniale. Depuis les années 1980, de nombreuses études ont éclairé le rôle de ces acteurs des échanges, surtout pour le XVIIIe siècle : au siècle suivant, la Compagnie n’existe plus et la bureaucratisation progressive de l’État colonial entend se passer de ces intermédiaires aux trop nombreuses attributions. 

Des agents indispensables aux activités de la Compagnie française des Indes 

Lorsque la Compagnie française des Indes s’implante dans le sud de l’Inde, des réseaux commerciaux dynamiques et structurés existent déjà. Pour accéder à ces réseaux, les marchands français passent par l’entremise d’un Indien nommé courtier en chef de la Compagnie désigné par le terme honorifique de Modeliar (qui signifie « le premier » en langue tamoule). Celui-ci négocie avec les marchands, supervise les contrats, la qualité des tissus et le chargement des navires.  
En plus de ces activités commerciales, le courtier prend en charge les relations avec les princes et les gouverneurs indiens, pour obtenir des droits souverains (le droit de frapper monnaie est ainsi obtenu en 1736) ; acquérir des villages environnants (telles les aldées de Bahour et de Villenour en 1749) permettant l’approvisionnement, l’installation de tisserands, la collecte de revenus fonciers et le contrôle des axes de commerce ; conclure des prêts (le courtier en chef de la Compagnie Ananda Ranga Pillai fait état de sommes considérables prêtées par les nababs d’Arcote dans les années 1740) ou nouer des alliances diplomatiques ou militaires (à la fin du siècle, les archives de la Compagnie témoignent par exemple des nombreux échanges avec Tipu Sultan, souverain du Mysore de 1782 à 1799).
Dans leurs échanges diplomatiques avec les souverains régionaux, les agents indiens obtiennent une reconnaissance personnelle, des titres honorifiques et des avantages matériels, dont ils savent se prévaloir. Ananda Ranga Pillai écrit ainsi en 1760 dans le journal qu’il tient en langue tamoule  : « j’ai vécu dans cette ville depuis 50 ans sous drapeau français, et j’ai acquis une réputation qui s’étend jusqu’à Delhi ; je possède un mansab jaghir [commandement d’un district et prélèvement de l’impôt foncier de ce district] et mon nom est célèbre même en Europe » [A. Rangapillai, The Diary, XII, p. 287].

Passeurs culturels et producteurs de savoirs 

Les intermédiaires facilitent les opérations commerciales et les missions diplomatiques. Ils s’emploient aussi à traduire les interactions du quotidien et à rendre intelligible le monde indien pour les marchands français. En effet, ces derniers ne disposent que de très peu d’ouvrages apportant des éléments de connaissance sur l’Inde et ne maitrisent pas les langues qui y sont parlées – comme le tamoul en usage à Pondichéry ou le persan utilisé pour les affaires politiques. La question de la langue est si importante, que tous les intermédiaires au service des Français sont généralement appelés les « dubashes », les « hommes des deux langues ». 
Les dubashes expliquent à leurs interlocuteurs français quels gestes adopter lors d’un décès, quels présents distribuer à l’occasion de la célébration d’un mariage, quel rituel de cours déployer pour recevoir les princes alliés, ou leur traduisent des prédictions astrologiques – qui semblent avoir tout particulièrement intéressé le gouverneur Dupleix. 
L’attrait pour la connaissance de l’Inde conduit aussi à des échanges avec des lettrés, qui participent à la traduction ou à la compilation des textes classiques pour des savants, des aventuriers ou des officiers français. Ces derniers intègrent ainsi des manuscrits dans les collections hétéroclites qu’ils constituent et qui comptent des artefacts, des armes, des peintures, des spécimens d’histoire naturelle ou des herbiers. Pour les Etablissements français de l’Inde, le passeur de savoirs le plus connu est le tamoul Maridas Poullé, qui, soutenu financièrement par plusieurs officiers ou administrateurs français séjournant à Pondichéry, entreprend des travaux sur l’astronomie indienne et deux adaptations successives du sanskrit vers le français du Bāgavatapurāṇa, un des dix-huit grands Purāṇa, qu’il désigne comme « texte sacré de la religion des Indous ».

Médiation et domination coloniale

Le manque de connaissances sur l’organisation culturelle, sociale et religieuse de l’Inde, ainsi que l’insuffisance des moyens de l’administration, conduisent les Français à se reposer sur leurs intermédiaires pour réguler la vie sociale et assurer l’ordre public. Le courtier en chef de la Compagnie est ainsi nommé « chef des Indiens » : il supervise les corps de métier, les castes et les assemblées d’habitants et règle une partie des conflits entre Indiens. L’autorité conférée sur la population indienne, la proximité des principaux marchands de la Compagnie et des décisions du gouvernement ainsi que la maîtrise de l’information stratégique, font des courtiers des personnages puissants. Les principales places au service de la Compagnie sont convoitées et font l’objet de concurrences acharnées entre deux grandes familles, celle d’Ananda Ranga Pillai et celle du chrétien Pierre Canagaraya Modeliar. Pour diminuer l’influence des partis, la Compagnie disjoint les différentes fonctions en 1769, et distingue désormais entre courtier (responsable des opérations commerciales), divan (agent politique et diplomatique), et chef des Indiens. 
La concurrence est vive pour l’obtention de ces fonctions. Tout au long du siècle, les agents indiens gagnent ou perdent leur position en fonction de l’expertise de leur médiation ou l’influence de leurs patrons français. Les retournements de fortunes s’accompagnent, au début du XVIIIe siècle, de violences significatives. Ainsi, en 1716, le gouverneur Hébert écarte plusieurs marchands : leurs biens sont saisis, certains d’entre eux sont emprisonnés, soumis à des peines corporelles infâmantes comme le chabouc (fouet), ou expulsés de Pondichéry avec leurs familles. D’une manière générale, tout au long du XVIIIe siècle, les comptoirs français sont des villes coloniales caractérisées par l’inégalité des statuts et des droits entre les différentes catégories de population. 
Pour autant, la domination exercée sur les courtiers n’est pas hégémonique : la petite société coloniale française ne constitue jamais un modèle culturel, et les élites indiennes se positionnent comme telles en mobilisant des symboles de la royauté et de la dévotion indiennes. Par exemple, Ananda Ranga Pillai possède plusieurs chaudries, des lieux d’accueil des voyageurs et des pèlerins. Un agrahâram, est associé à l’une de ces chaudries : une communauté de prêtres brahmanes y est logée et entretenue. Un des poètes tamouls patronnés par Ananda Ranga Pillai loue la nourriture abondante et les vêtements d’étoffes précieuses fournis aux brahmanes et décrit Pillai comme un roi indien accomplissant son devoir ; son rôle auprès Français n’est pas même mentionné.

Références bibliographiques : 

Sinnappah Arasaratnam, Merchants, Company and Commerce on the Coromandel Coast, Delhi, Oxford University Press, 1987
Maya Jasanoff, Aux marges de l’Empire. Conquérants et collectionneurs en Orient de 1750 à 1850, Editions d’Heloise d’Ormesson, 2009 (2005)
Julie Marquet et Marie de Rugy, « Introduction. Écrire l’histoire des savoirs en Asie », dans Registres de savoirs dans les empires. Asie, XIXe siècle, Revue d’histoire du XIXe siècle, n° 64, 2022/1, pp. 9-28.   
Julie Marquet, « La médiation des dubashes. Un aspect de la politique française en Inde dans la seconde moitié du XVIIIe siècle », dans P. Serna et M. Vaghi, Entre la Révolution et l’Empire, une nouvelle politique dans l’Océan Indien. La Révolution Française: Cahiers de l'Institut d'Histoire de la Révolution Française, n°8, 2015, http://lrf.revues.org/1259.
Kanakalatha Mukund, The View From Below, New Delhi, Orient Longman, 2005.
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Paul Olagnier, Les Jésuites à Pondichéry et l’affaire Naniapa, Revue d’Histoire des colonies, 1931
R. Sathyanarayanan, « Anandarangavijaya Campu – A Study and Translation », thèse de Philosophie Sanskrite sous la direction de V. K. Sastri, Université de Pondichéry, Département de Sanscrit, 2003 (non publiée)