Le Dieppois sieur de Beauplan
Guillaume Le Vasseur naquit probablement en 1600 à Dieppe. Il est le fils d’un célèbre cartographe homonyme qui, cependant, ne portait pas le titre de noblesse ; tout porte donc à croire que Le Vasseur fils obtint le titre de Beauplan au cours de sa vie, probablement par acquisition ou par alliance. Il est signalé la première fois le 10 décembre 1616, dans une lettre où il est décrit comme écuyer et lieutenant, stationné à Pont-de-Larche. Il effectua un voyage aux Indes occidentales, toutefois il est difficile de déterminer si ce fut à ce moment ou dans les années 1650.
Après avoir commencé sa carrière militaire en France, il décida cependant d’entrer au service du roi de Pologne, Sigismond III Vasa, vers 1631, motivé sans doute par la tolérance qui y règnait envers les protestants, étant lui-même huguenot. Le roi Ladislas IV Vasa, fils du précédent, lui octroya le privilège de publier une carte de l’Ukraine en 1645.
Capitaine français d’artillerie en Ukraine
Durant les règnes successifs des deux rois, Beauplan fut nommé capitaine d’artillerie et fut employé également en tant qu’ingénieur militaire. De fait, il participa, aux côtés de l’hetman Stanislaw Koniecpolski, aux différentes campagnes militaires que la Pologne effectuait dans ses territoires des confins ukrainiens.
Ce faisant il fut impliqué dans plusieurs faits d’armes allants, par exemple, d’une embuscade faite par des Tatares sur son tabor, c’est-à-dire une caravane militaire avec des chariots que l’on disposait comme une protection autour du camp en cas d’agression, à la bataille de Kumeiky, pendant l’insurrection cosaque de Pawluk, suivie de la prise de « Cirkacze » (Tcherkassy), ou bien encore à une campagne militaire en Moscovie, en 1646, contre les Tatares, où le froid causa de nombreuses pertes.
Ingénieur militaire infatigable
Son rôle pendant les campagnes ne se limitait cependant pas à faire « péter le salpestre » : il fut, par exemple, employé par l’hetman pour faire de la reconnaissance de terrain sur le Dniepr et ses dangereux poroguis (cataractes ou grandes roches autour desquelles il est difficile de manœuvrer et qui créent des rapides).
Il affirme également avoir jeté les fondements de cinquante solobodes, c’est-à-dire des établissements de colonisation libres, dont seraient issus par la suite plus d’un millier de villages. Il fut également responsable de la construction de nombreux châteaux et forteresses : à Konespol Nowe (aujourd’hui Savran) en 1634, à Kremierczow (Krementchouk) en 1635, à Nowogrod (Novhorod-Siveryi) en 1646. Son œuvre la plus marquante demeure sans doute la forteresse de Kudak, édifiée en 1635 sur la rive droite du Dniepr, dans l’actuel oblast de Dnipropetrovsk. Elle avait pour fonction de contrôler la zone stratégique, de défendre la région contre les incursions tatares, mais surtout de contrôler les mouvements des Cosaques et d’empêcher les paysans mécontents de rejoindre leurs rangs. Elle fut pillée et partiellement détruite lors du soulèvement de Soulyma, tandis que son commandant, le colonel Marion, un « françois », fut sauvagement mis à mort. Reconstruite en 1639, elle reste aux yeux des Cosaques un symbole honni de l’autorité de la République, ce qui explique qu’elle fût l’une des premières cibles lors de l’insurrection de Chmielnicki, en mai 1648.
Retour en France et rédaction
L’avènement du nouveau roi, Jean II Casimir, en 1648, priva Beauplan d’un employeur ; il est également possible que l’hetman Potocki ait mis fin à son service en 1647. Il regagna alors sa Normandie natale, après avoir confié au graveur de Gdansk, Willem Hondius, la réalisation des cartes d’après les croquis effectués au cours de ses voyages. Cependant, toutes ne furent pas achevées en raison de la mort du graveur. Les planches finies furent néanmoins saisies par le nouveau roi.
Il s’établit d’abord à Dieppe, où il remplaça à plusieurs reprises le gouverneur de la ville, puis à Rouen. C’est là qu’il rédigea sa célèbre Description d’Ukranie, ouvrage au style franc, pittoresque et émaillé de jargons normands, qu’il dédia au roi Jean Casimir. Le livre parut pour la première fois en 1650 dans un tirage à cent exemplaires puis, en 1660, dans une version augmentée, enrichie de figures et de croquis. Une nouvelle édition de 1661 fut traduite en anglais, latin et allemand et plus tard étendue au néerlandais, espagnol, polonais et russe. Cette large diffusion témoigne du grand succès de l’œuvre, qui inspira notamment Nicolas Gogol, lors de la rédaction de son Tarass Boulba.
La Description d’Ukranie
Outre ses propres expériences disséminées au fil de l’ouvrage, Beauplan aborde une grande diversité de sujets. Il décrit ainsi le système politico-militaire propres aux Cosaques, l’organisation de leur territoire, le cours du Dniepr ainsi que les villes et leurs institutions religieuses. Il s’intéresse également à la faune, notamment aux espèces exotiques ou invasives, et à la flore locale, tout comme aux maladies, aux remèdes employés et au climat sévère. Il relate les relations tendues qu’entretiennent les Cosaques avec les Polonais et explique d’ailleurs que la révolte de Chmielnicki trouve son origine dans le sort misérable des paysans, venus grossir les rangs des révoltés.
Il décrit également les affrontements récurrents avec les Tatares, marqués par des raids mutuels, des missions de reconnaissance et la nécessité d’« avoir langue de ses ennemis », néologisme de Beauplan, forgé à partir du polonais język (« langue »), qui désigne aussi un prisonnier utilisé comme informateur. Les relations avec les Turcs sont également abordées, notamment à travers les expéditions cosaques menées sur les côtes anatoliennes.
Beauplan retrace enfin les mœurs cosaques : la manière dont les femmes courtisaient les hommes, les coutumes pendant les mariages et les célébrations de Pâques qu’il juge singulières. Il décrit et s’étonne de certains privilèges absurdes dont peuvent jouir les paysans et nobles (par exemple des privilèges obtenus s'ils arrivent à s'enfuir et se cacher - pour les expliquer, il fait une allusion, sans trop la comprendre, à l’élection du roi légendaire Leszko II, courant pieds nus).
Il évoque aussi la Tartarie et les mœurs politiques et culinaires de ce peuple, ainsi que les raids pour capturer des esclaves chrétiens.
Enfin, il offre un aperçu détaillé de l’organisation politique de la République des Deux Nations, que ce soit pour l’élection du roi, les différentes assemblées nobiliaires ou encore de l’équipement militaire des cavaliers. Il remarque l’étendue du pouvoir des nobles dans cette république, notamment à travers le Liberum Veto, l’égalité qui règne au sein de la noblesse, dont l’amour de la liberté fait craindre le pouvoir royal absolutiste. Il décrit le système judiciaire et les relations du peuple polonais avec ses voisins mais aussi avec les Français (« frères »). Il évoque enfin l’hospitalité légendaire des Polonais et leurs banquets fastueux.
Carrière en France et fin de vie
À partir de 1667, Beauplan entreprend la réalisation des cartes de la Normandie et de la Bretagne, sur accord et grâce au financement partiel du roi Louis XIV, à qui il dédie son travail. Il échange longuement avec Colbert dans le but de dresser ces cartes et d’obtenir les fonds nécessaires à l’exploration de terrain et aux dépenses pour la gravure. Toutefois la carte de Bretagne resta à l’état de manuscrit et ne fut jamais gravée, et ceci probablement en raison du progrès des outils mathématiques de cartographie qui auraient rapidement rendu son projet obsolète.
Parallèlement à ses activités de cartographe, Beauplan rédigea plusieurs traités consacrés à la navigation.
Après une vie bien remplie, l’infatigable ingénieur s’éteignit, probablement de vieillesse, en octobre ou novembre 1685. Sa disparition coïncide avec la révocation de l’édit de Nantes, néanmoins, ayant semble-t-il abjuré le protestantisme auparavant, il est peu probable qu’il fut persécuté.
