Une jeunesse polonaise

Née à Varsovie en 1867, Maria Salomea Skłodowska est la petite dernière d’une fratrie de cinq enfants. Leurs parents, Władysław Skłodowski et Bronisława Boguska, sont issus de la petite noblesse et vivent de l’enseignement. La ville est sous la domination russe et la langue polonaise interdite. Ce qui n’empêche pas la famille de la pratiquer ardemment à la maison et les enfants d’être mis dans des écoles où elle s’étudie clandestinement. Mais l’enfance joyeuse et studieuse de Maria est vite assombrie par les morts de Zosia sa sœur aînée, du typhus, et de sa mère, de tuberculose. Elle n’a pas onze ans.

Brillante élève, comme d’ailleurs ses frère et sœurs, elle compte bien poursuivre des études supérieures afin d’enseigner les jeunes Polonais. Mais l’université étant interdite aux filles, elle passe un pacte avec sa sœur Bronia. Elles iront étudier à Paris et, pour cela, travailleront à tour de rôle pour financer séjour et études. Bronia part donc la première, Maria se plaçant comme préceptrice pour subvenir à leurs besoins. Puis c’est son tour, en 1891,  de débarquer à Paris.  

Un parcours scientifique

Inscrite à la Sorbonne, elle est bientôt licenciée de physique à la première place avec mention très bien, puis de mathématiques, tout en poursuivant des travaux de laboratoire sur les propriétés magnétiques des aciers. À une soirée, elle rencontre Pierre Curie, célèbre dans le monde scientifique pour avoir découvert, avec son frère Jacques, la piézoélectricité. Charmé par Maria, il lui demande bientôt sa main. Mais elle ne lui cédera qu’au bout d’un an, renonçant à contrecœur à son désir d’enseigner en Pologne. Ils se marient en 1895, deviennent parents d’Irène en 1897. Et c’est ensemble, après la découverte des rayons uraniques par Henri Becquerel, qu’ils découvrent à leur tour, au cours de l’année 1898, deux substances radioactives de la pechblende, le radium et le polonium. Ils dénomment ce dernier en l’honneur de la patrie de Marie. Deux ans plus tard, elle est nommée professeur à l’École normale supérieure de Sèvres. Une première pour une femme. Enfin, le 10 décembre 1903 le prix Nobel de physique est attribué conjointement à Henri Becquerel pour moitié, à Pierre et Marie Curie pour l’autre. C’est l’apogée d’une carrière, mais pas question pour Marie d’en rester là. Elle n’aura de cesse, épaulée par Pierre, d’isoler le radium, maniant pour ce faire des tonnes de pechblende. Tout en mettant au monde une seconde fille, Ève, fin 1904.

Une femme seule

En cette même année, Pierre est nommé professeur de physique à la Sorbonne Marie étant son chef de travaux. Il n’aura guère le temps d’y enseigner. Il meurt accidentellement en avril 1906 renversé par une voiture. Pour Marie, mère de deux jeunes enfants, c’est un déchirement total. Il faut toute l’abnégation de ses proches et, notamment, de sa sœur Bronia pour la sortir de la dépression. Cette dernière, installée en Pologne à Zakopane, quitte le sanatorium qu’elle y a créé avec son mari Casimir Dłuski pour s’empresser auprès de sa sœur. C’est elle qui l’aide à se défaire des effets de Pierre, elle qui la pousse à accepter de le remplacer à ses cours. Marie devient ainsi la première femme à enseigner à la Sorbonne. Tout en continuant ses recherches et ses publications. C’est ainsi qu’en 1910, avec André Debierne son chef de travaux, elle isole le radium métallique pur et prépare aussi le premier étalon international du radium. Ses travaux lui vaudront le prix Nobel de chimie qu’elle reçoit en décembre 1911, à Stockholm, accompagnée de Bronia et de sa fille Irène. Elle a bien besoin de leur soutien, elle qui sort d’une ignoble campagne de presse, xénophobe et misogyne, contre elle, l’étrangère, soupçonnée d’entretenir une liaison avec le physicien Paul Langevin.

Une organisatrice hors pair

Cette même année, elle entreprend la fondation de l’Institut du radium, centre de recherche en physique et chimie, couplé avec un laboratoire de biologie organisé par le docteur Claudius Regaud. La construction en est terminée en 1914. À l’entrée de la guerre, Marie monte un service de radiologie mobile pour épauler les chirurgiens du front, en formant cent cinquante jeunes femmes à cette manipulation, dont Irène, âgée de 17 ans. Elle-même ne ménage ni son temps ni les kilomètres pour gagner les postes avancés. Rapidement, les poilus nommeront ces voitures équipées d’un lourd matériel les « petites curies ».

Après la guerre, une journaliste américaine venue l’interviewer découvre que  Marie Curie ne possède pas le gramme de radium nécessaire aux chercheurs de l’Institut. Mrs Meloney met sur pied une tournée triomphale de Marie aux États-Unis, pour récolter auprès des Américaines cet indispensable radium. Elle récidivera, avec le même succès, pour un gramme de radium destiné à l’Institut du radium de Varsovie que Marie inaugurera en 1932.

La vie de Marie Curie sera partagée désormais entre direction de recherche et déplacements à la recherche de financements et de jeunes chercheurs dans le monde entier. Jusqu’à la veille de sa mort, de leucémie, survenue le 4 juillet 1934. À ses obsèques, son frère Józio et sa sœur Bronia jetteront chacun une poignée de terre polonaise sur son cercueil.

La Pologne au cœur

Dès l’enfance, Maria est éduquée à la cause de la Pologne, morcelée entre Empires russe, austro-hongrois et allemand. Dans la famille Skłodowski, son oncle Zdzisław a participé à l’insurrection de 1863 et s’est exilé en France avant de revenir en Pologne austro-hongroise. Avec frère et sœurs elle passe des vacances de grande liberté dans la propriété de Skalbmierz.

Plus tard, à Paris, elle s’installe d’abord chez Bronia, mariée à Casimir Dluski. Médecin comme sa femme, il est recherché par la police tsariste car suspecté de complicité dans l’attentat contre Alexandre II. Chez eux elle côtoie la fine fleur des émgrés, le physicien Stanisław Szalay qui épousera sa sœur Hela, le biologiste Jan Danysz, le pianiste Ignacy Paderewski qui représentera la Pologne lors des négociaitons du Traité de Versailles et sera Premier ministre de la Pologne ou Stanislaw Wojciechowski futur président de la République…

Mais les Dłuski retournent bientôt en Pologne, à Zakopane, pour y fonder le plus grand sanatorium du pays avec l’aide financière de Paderewski et de Sienkiewicz futur Prix Nobel de littérature 1905. À Zakopane ils reçoivent régulièrement les Curie, comme en 1899 ou en 1911. Après la mort de Pierre, Bronia envoie sa belle-sœur Marya Kamieńska s’occuper d’Irène et Ève puis diverses bonnes et gouvernantes. On parlera toujours polonais chez Marie.

Les Dłuski, très attachés à la cause polonaise, soignent, recueillent les enfants abandonnés et militent aussi pour la liberté de leur pays. En 1905, la révolution russe éveille les espoirs de l’intelligentsia polonaise. Marie leur envoie de l’argent pour soutenir la cause d’élections de députés polonais à la Douma. Mais c’est à l’entrée de la guerre qu’elle prend ouvertement parti pour l’indépendance de son pays natal, dans un article du Temps, prônant la réconciliation entre Russes et Polonais. L’invasion de la Pologne par l’Allemagne mettra fin à toutes ses illusions. Jusqu’à la proclamation de la Pologne indépendante le 11 novembre 1918.

 

 

Légende de l'image : Mme Marie Curie. Photographie de presse, agence Rol