Ces séries de plans constituent toutes les deux de passionnantes sources de référence, très recherchées et consultées pour le luxe d’informations qu’elles recèlent. En effet, l’objectif de ces plans est de cartographier le risque incendie pour les sociétés d’assurance commanditaires, en fournissant le plus de renseignements possibles sur les caractéristiques et sources de vulnérabilité des bâtiments. De ce fait, l’échelle des plans Goad est celle du 1/600ème (et 1/3600ème  pour les plans d’assemblage);  celle des plans Pervititch, plus fine encore, varie de 1/250ème à 1/1000ème (sauf pour quelques planches de la rive anatolienne et les planches d’index ou d’assemblage). La production de ces plans est directement liée à l’émergence de l’économie assurantielle à la fin de l’Empire ottoman, elle-même expression du poids des intérêts occidentaux et européens dans la région. C’est la raison pour laquelle les zones représentées par Goad et Pervititch – dans une moindre mesure - sont très ciblées et dûment sélectionnées en fonction d’une demande qui n’émanait que de milieux restreints. L’image des espaces urbains induite par ces documents est donc quelque peu partielle. Elle n’en est pas moins précieuse.

L’ingénieur civil Ch. E. Goad (né en 1848 à Londres) est un véritable entrepreneur cartographe, à la tête, à partir de 1881, d’une société spécialisée (Insurance Society) implantée d’abord au Canada, puis aussi au Royaume-Uni ; et opérant en Amérique du Nord et en Europe (dont la France), puis, à partir de 1895, dans le monde entier, Empire ottoman compris.

 Sa vie et son œuvre considérables sont bien connues[1], même si les conditions de son séjour et de son travail dans la capitale ottomane le sont moins.

L’ingénieur topographe Jacques Pervititch, comparativement, est un cartographe plus artisanal, modeste et local, qui s’inscrit cependant dans la continuité de Goad puisqu’il lui fait explicitement référence dans ses plans. Bien que travaillant comme Goad pour le « Syndicat des Compagnies d’Assurances contre l’incendie opérant à Constantinople[2] », une union constituée en 1900, il s’agit d’un personnage encore très mal connu et peu reconnu en son temps (on sait seulement que ses propositions de collaboration avec les urbanistes occidentaux travaillant en Turquie dans les premières années de la République ont été déclinées). C’est un Levantin, catholique d’origine serbe, né à Constantinople autour de 1878, qui a fait ses études secondaires chez les Lassaliens de Saint-Joseph à Moda (il est diplômé en 1895). Producteur indépendant, il n’a semble-t-il travaillé qu’en Turquie - à Istanbul, Izmir, Trabzon ainsi que dans les Dardanelles et à Bursa (Brousse) -, en relations étroites avec les milieux lassaliens et assomptionnistes de l’époque. Après 1940 le nom de l’ingénieur est turquifié en « Pervitiç » et la langue française disparaît des planches.

La série Ch. E. Goad comprend quatre lots d’extension inégale : 3 « volumes » relatifs à Constantinople ; et un, à Izmir (Smyrne). Les volumes stambouliotes se répartissent de la façon suivante : 20 planches pour « Stamboul », terme utilisé au début du XXème siècle pour désigner la péninsule historique (ou la ville byzantino-ottomane) ; 18 planches pour « Péra-Galata », c’est-à-dire pour les quartiers situés sur l’autre rive de la Corne d’Or ; et 14 planches pour Kadıköy, l’ancienne Chalcédoine, sise sur la rive anatolienne. Enfin, le volume « Smyrne » - qui donne à voir la ville portuaire avant le grand incendie de 1922 - rassemble quant à lui 11 planches. Chaque lot est assorti d’une planche-index d’assemblage.

La série Pervititch, qui recouvre une portion de territoire plus étendue et qui est plus riche en détails que celle de Goad, se compose de sept sous-ensembles géographiques répartis de la façon suivante : 38 (+ 1 d’assemblage) planches pour la zone « Fatih-Aksaray » au cœur de la péninsule historique (la publication de ces planches s’échelonne de 1928 à 1939) ; ensuite 18 (+1) pour la zone littorale bordant la Corne d’Or d’Eminönü (de 1940 à 1943) ; puis 11 (+ 3) planches pour Beyoğlu, dont la publication s’étire de 1925 à 1945 ; vient ensuite un lot « Kadiköy (Kadıköy) » formé de 14 planches (+2) datées de 1930 à 1939. Les autres lots concernent des territoires que Goad n’a pas couverts : un petit lot « Ortaköy », village sur la rive européenne du Bosphore (4 planches et un index, de 1929), un lot « Bechiktache (Beşiktaş) » (14 planches, une planche index et une planche « légende », toutes datées de 1922 ; et enfin un petit lot « Üsküdar » (5 planches, publiées entre 1930 et 1933) à l’échelle oscillant entre 1/500 et 1/4000ème.

Légende de l'image : Plan d'assurance de Constantinople : Vol. II Pera et Galata. E. Goad, 1905

 

[1] Voir par exemple, pour la période pré-ottomane de sa carrière : Niels van Manen (2014), « Les plans d’assurance incendie de Goad : cartographie des risques d’incendie et normalisation des risques industriels (1885-1903) », Le Mouvement Social, n° 249, p. 163-185.

[2] Devenu “Bureau Central des Assureurs de Turquie” à la fin des années 1930.