On peut  définir les « lieux saints » comme les lieux où se sont déroulés les événements de l’histoire du salut que raconte la Bible. Ils sont en partie communs aux trois monothéismes. Pour les juifs, c’est l’histoire biblique du peuple d’Israël qui en fixe la géographie. Pour les chrétiens, les lieux sont avant tout attachés aux traces du passage du Christ sur terre, en Palestine. Le Liban et la Jordanie peuvent aussi prétendre avoir abrité un épisode évangélique, tandis qu’un court paragraphe de l’évangile de Saint Mathieu, amplifié ensuite dans des évangiles apocryphes, fait de l’Egypte une terre sainte, consacrée par le passage de la Sainte Famille. La Matarée, au nord du Caire, est le principal des 55 sites égyptiens actuellement réputés avoir accueilli Jésus et ses parents.

Mais le pèlerin de la Terre Sainte rencontre aussi sur son itinéraire les traces de saints de l’Ancien et du Nouveau Testament comme Elie au Mont Carmel ou Paul à Damas, ou des héros du premier christianisme (Saint Jérôme à Bethléem, Saint Antoine dans le désert d’Egypte). D’autre part, comme on peut le voir encore dans le Journal de Thomas Roux (1913) le voyage avec ses étapes (Malte, Alexandrie, Constantinople…) et les péripéties de la navigation occupent souvent plus de place dans les récits de pèlerinages que la visite des sanctuaires eux-mêmes. 

Ce n’est qu’à partir de l’officialisation du christianisme dans l’empire romain (IVe s.) que la pratique de s’assembler et de prier au Mont des Oliviers ou dans la grotte de Bethléem est attestée. Les lieux évangéliques furent alors identifiés à partir de traditions locales, ou « inventés », parfois par une inspiration miraculeuse. Certains, comme le Mont Sion, concentrèrent progressivement plusieurs épisodes (dernière Cène, apparition du Christ ressuscité, Pentecôte, Dormition de la Vierge). Les lieux de l’Ancien Testament ont également été intégrés dans cette topographie sacrée, avec une volonté de dépossession des traditions juive et païenne. Des fouilles mirent à jour le tombeau du Christ, près duquel Constantin fit édifier un complexe (326 – 335), sur l’emplacement de l’actuelle basilique du Saint-Sépulcre. L’église de la Nativité à Bethléem érigée à la même époque, restaurée sous Justinien (527 – 565) a conservé jusqu’à nos jours sa forme byzantine originelle.

La conquête de la Palestine par les Arabes ne mit pas fin au pèlerinage et ne changea pas radicalement la topographie chrétienne de Jérusalem. Elle ajouta à la sacralité chrétienne et juive celle de l’islam, avec la construction de la Coupole du Rocher sur l’esplanade du Temple par les Omeyyades (fin VIIe s.), et plaça les pèlerins chrétiens sous l’autorité musulmane. Le Caire et Damas devinrent par ailleurs d’importants lieux de rassemblement de la caravane annuelle du Hâjj vers les Lieux Saints d’Arabie.  

En mettant fin au contrôle byzantin exclusif, les souverains musulmans favorisèrent l’accès aux sanctuaires pour les autres obédiences chrétiennes. Le calife abbasside Haroun A1-Rachid autorisa Charlemagne à établir sur place des hospices pour les Francs. Les pèlerins occidentaux y vinrent de plus en plus nombreux, malgré la destruction du Saint-Sépulcre par le calife fatimide Al-Hâkim en 1009. Le renouveau spirituel du XIe siècle mit en route des croyants qui entreprenaient leur dernier voyage, souhaitant attendre l’imminente parousie dans la Jérusalem terrestre. Par la suite, la dévotion à l’humanité du Christ inspira le désir de mettre ses pas dans les siens, et de souffrir avec lui. La conquête de Jérusalem par les Seldjoukides sur les Fatimides en 1071, qui eut des conséquences sur la sécurité du pieux itinéraire, fut sans doute une des causes de la première croisade. Urbain II militarisa le pèlerinage, faisant du croisé un pèlerin en armes. Après la prise de Jérusalem par les Francs en 1099, les Latins furent les maîtres des Lieux Saints. Se constitua alors un rituel bien établi de la visite des sanctuaires. Mais dès la fin du XIIe siècle, l’ardeur pèlerine latine se refroidit. La ville fut reprise par Saladin en 1187, et les dernières places franques furent enlevées par les Mamelouks en 1291.

Pour les pèlerins occidentaux, la visite de la Palestine ne signifiait pas seulement la découverte des musulmans et des juifs : c’était souvent leur premier contact avec la variété des christianismes orientaux. Ils étaient accueillis par les franciscains, devenus à partir de 1343 les Gardiens de la Terre Sainte, qui regagnèrent patiemment, en grande partie, les sanctuaires perdus par les Francs, mais durent se résoudre à les partager avec les chrétiens orientaux, notamment les Grecs et les Arméniens, dans un climat de tension qui ne fit que s’accroître, et qui n’est pas encore apaisé de nos jours. Les Latins considéraient dorénavant les festivités pascales des Orientaux comme d’intolérables « superstitions ». De plus, la réforme grégorienne du calendrier en 1582 introduisit un décalage dans les célébrations de Pâques entre Latins et Orientaux. La restauration des bâtiments donnait lieu à de coûteuses compétitions entre Eglises pour obtenir l’autorisation des sultans. A partir de 1516, la conquête ottomane favorisait le pèlerinage des Orientaux, toujours plus nombreux, alors que le nombre de visiteurs latins était extrêmement réduit. La nostalgie des Lieux Saints ne déserta pas pour autant complètement l’imaginaire occidental. Les guides et récits de la Terre Sainte entretinrent la mémoire, et offrirent le pèlerinage spirituel en compensation du pèlerinage réel.

La Custodie de la Terre Sainte resta néanmoins une solide institution, qui faisait converger en faveur des Lieux Saints les aumônes de tout le monde catholique. Cet argent était en grande partie dépensé à acheter les faveurs des autorités ottomanes, avec le soutien des puissances catholiques, en premier lieu de la France, dont la protection des Lieux Saints faisait partie des prérogatives obtenues par les traités avec la Porte (Capitulations). Les Grecs bénéficiaient des aumônes du monde orthodoxe et des largesses des empereurs byzantins, des princes serbes et roumains, et du tsar.

C’est l’Europe industrielle du XIXe siècle qui sacralisa à nouveau la Terre Sainte. La guerre d’indépendance de la Grèce (1815 – 1830) et l’occupation de la Palestine par le vice-roi d’Egypte Muhammad Ali (1830 – 1840) favorisèrent l’intervention des puissances rivales. L’Angleterre, encouragée par les mouvements millénaristes protestants, apparut comme la protectrice des juifs, qui furent de plus en plus nombreux à s’installer en Palestine. Un évêché protestant anglo-prussien de Jérusalem fut créé en 1842. La Russie soutint le retour du patriarche orthodoxe grec dans sa ville de résidence en 1845, puis les considérables acquisitions foncières qu’il y opéra. En réaction, l’Eglise catholique rétablit le patriarcat latin de Jérusalem, disparu après les croisades (1847). Le conflit entre la France et la Russie pour la protection des Lieux Saints a été une des causes de la guerre de Crimée (1854). Les implantations d’institutions catholiques et protestantes se multiplièrent en Palestine dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le voyage en Terre Sainte, facilité par la navigation à vapeur et le chemin de fer, connut alors une grande expansion, d’abord du côté orthodoxe (principalement russe), puis du côté catholique, avec le pèlerinage annuel français organisé par les assomptionnistes (à partir de 1882). Vers la même époque, les études bibliques scientifiques se développèrent (fondation de l’Ecole Biblique de Jérusalem, 1890), et firent émerger un important patrimoine archéologique. Les accords de Mytilène (1901) confirmés par l’agrément de Constantinople (1913) fixèrent les droits des pèlerins et des établissements français et protégés en Terre Sainte.

Ces textes, maintenus en vigueur au moment de la création d’Israël (1948), fondent encore le statut des institutions catholiques de Palestine aujourd’hui. Pèlerins et institutions chrétiennes subissent les conséquences du conflit israélo-palestinien, et se plaignent des tracasseries de l’administration israélienne. Le Vatican est favorable à une internationalisation des Lieux Saints, mais son souci des bonnes relations avec les juifs et Israël, ainsi que sa préoccupation pour les chrétiens palestiniens, l’amènent à une certaine discrétion à ce sujet. L’avenir des Lieux Saints chrétiens ne paraît pas une priorité dans les tentatives internationales actuelles de régler les conflits entre Israël et ses voisins arabes.

 

Légende de l'image : Bethléem, Palestine. Portfolio de photographies par J.L. Stoddard. 1894