La campagne militaire lancée par le Directoire en avril 1798 se double d’une expédition scientifique que Bonaparte, à la tête de l’aventure, souhaite inscrire dans la lignée de celles de Louis-Antoine Bougainville, de James Cook ou de Jean-François de la Pérouse. En juillet, se mêlant aux rangs de l’armée d’Orient, débarquent donc sur les côtes alexandrines les membres de la Commission des sciences et des arts. Pendant les quatre années que durera l’aventure égyptienne, cette troupe hétéroclite de plus de cent soixante savants voit se côtoyer des hommes de formations et de spécialités diverses ; ingénieurs pour la plupart, ils sont également antiquaires, architectes, astronomes, chimistes, mathématiciens, médecins ou pharmaciens, mécaniciens, musiciens, naturalistes et minéralogistes, dessinateurs, graveurs ou encore sculpteurs.

Dès le premier jour, ils entreprennent l’étude minutieuse et exhaustive d’un pays qu’ils croient déjà connaître, par l’entremise des récits des voyageurs qui les ont précédés. Les années passées en Égypte permettent la récolte d’une formidable moisson faite d’herbiers, de papyrus, de minéraux, d’animaux naturalisés, de notes, de plans, de dessins et de croquis.

L’idée d’un ouvrage collectif voit le jour dès le débarquement mais se concrétise réellement en novembre 1799 sous l’impulsion du général Kléber, qui en fixe les grandes lignes : « recueillir pour répandre l’instruction, et concourir à élever un monument littéraire, digne du nom français ». Après l’assassinat de ce dernier en juin 1800, son successeur, le général Menou, reprend le flambeau mais confère une dimension nouvelle à ce qui reçoit désormais le titre de « grand ouvrage sur l’Égypte », le plaçant directement sous l’égide de la République.

À la fin de l’année 1801, les bords du Nil laissent place aux bords de Seine ; une nouvelle aventure commence, éditoriale, celle de la Description de l’Égypte. Elle se poursuivra sur près de trente ans.

Le 6 février 1802, un arrêté stipule que tous les « mémoires, plans, dessins et généralement tous les résultats relatifs aux sciences et arts, obtenus pendant le cours de l’expédition d’Égypte seront publiés aux frais du Gouvernement » ; l’ensemble sera réparti en quatre parties : « Antiquités », « Etat moderne », « Histoire naturelle » et « Géographie » - rubrique finalement supprimée pour des raisons stratégiques et politiques.  Afin de mener à bien cette entreprise ambitieuse, le ministre de l’Intérieur, Chaptal, nomme une commission dite « Commission d’Égypte », composée de dix membres parmi lesquels le commissaire du Gouvernement, responsable de la publication. Ce poste clef verra se succéder Nicolas Conté, Michel-Ange Lancret et Edme François Jomard, lequel s’acquittera de ses fonctions pendant près d’un quart de siècle. Deux fois par mois, la Commission d’Égypte prend connaissances des mémoires et des planches qui lui soumis avant d’en signer les bons à tirer. Après avoir élu domicile au Louvre puis rue Doyenné, elle rejoint la Bibliothèque royale durant la Restauration ; Jomard, nommé conservateur en 1828, sera chargé jusqu’à sa mort, en 1862, du dépôt des archives de la commission mais également de celui de la plus grande partie des dessins préparatoires aux planches du Grand ouvrage, vaste ensemble de plus de huit cents pièces originales actuellement conservé à la Bibliothèque nationale de France.

La place prépondérante qu’occupe l’Antiquité dans cette édition témoigne bien de la fascination qu’elle engendre. Cinq des dix tomes de planches lui sont consacrés. Les ingénieurs, les dessinateurs et les architectes de la Commission des sciences et des arts ne parviennent pas toujours à s’affranchir d’une vision mythifiée de l’Égypte, comme en attestent certaines reconstitutions historiques fantaisistes ; ils s’attachent néanmoins à restituer fidèlement les monuments qu’ils visitent. Les plans et les élévations, les éléments architecturaux et ornementaux, tous d’une extrême précision, constituent une somme exceptionnelle documentant de façon absolument inédite une Antiquité égyptienne jusqu’alors méconnue.

Du delta du Nil à Assouan, au gré des avancées militaires et des missions d’exploration, les savants ont dessiné et décrit l’Égypte moderne qui se dévoilait sous leurs yeux. Suivant les injonctions de Kléber qui les enjoignait à « recueillir tous les renseignements propres à faire connaître l’état moderne de l’Égypte sous les rapports des gouvernements, des lois, des usages civils, religieux et domestiques », ils ont porté un œil curieux – et graphique – sur tous les aspects de la vie quotidienne ; « Arts et métiers », « Costumes et portraits », « Vases, meubles et instruments » figurent ainsi au nombre des sections de l’ensemble sur l’ « État moderne », cette organisation permettant de ménager une place, dans le Grand ouvrage, à toutes ces descriptions, dans leur variété. Les savants réalisent plans, élévations, profils et coupes non seulement des monuments antiques, mais encore des mosquées et des habitations rencontrées au fil de leurs pérégrinations. S’attardant sur la perspective et les jeux d’ombres et de lumières, ils croquent les paysages, détaillant ici une felouque, là des pêcheurs. Au fil des planches, c’est toute l’architecture des grandes villes égyptiennes au plus petit village qui se dévoile.

La faune et la flore font l’objet d’une attention particulière de la part des naturalistes qui, comme Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire, ont rejoint les rangs de l’expédition. Poissons, ibis, palmiers, sébestiers et autres spécimens sont scrupuleusement identifiés, dessinés, voire collectés et, de retour à Paris, servent de modèles aux planches de l’« Histoire naturelle ».

Résultat d’une enquête approfondie qui ne veut laisser dans l’ombre aucun des pans de l’Égypte, la Description est une somme qui s’attache à donner le tableau le plus complet et le plus exact jamais réalisé de ce berceau des Lumières qui fascine l’Europe depuis des siècles.

Il faudra vingt-huit ans pour que cette entreprise éditoriale, entamée sous le Consulat en 1802, s’achève, en 1829, sous la monarchie de Juillet. La succession des règnes et des régimes n’aura pas eu raison d’un ouvrage qui viendra couronner de succès une campagne militaire pourtant placée, à bien d’autres égards, sous le signe de l’échec. Geoffroy Saint-Hilaire écrivait du Caire à Cuvier en 1799 : « Nous avons recueilli les matériaux du plus bel ouvrage qu'une nation ait pu faire entreprendre […] Oui, mon ami, il arrivera que l'ouvrage de la Commission des arts excusera, aux yeux de la postérité, la légèreté avec laquelle notre nation s'est, pour ainsi dire, précipitée en Orient. ».

Légende de l'image : Minéralogie pl. 11 : Bords de la Mer Rouge et Vallée de l'Egarement. Illustrations de Description de l'Egypte. Botanique, minéralogie, T. II bis. 1813