Album photographique comprenant soixante et une vues exécutées d'après les constructions élevées au nouveau Caire sous le règne de S.A. le Khédive Ismaïl-Pacha. Le Caire/Paris : A. Lenègre, 1874

Actif en Égypte entre 1870 et 1880, le photographe Émile Béchard (1844- ?) est surtout connu pour des scènes de genre et des types égyptiens savamment composés, ainsi que des vues soigneusement construites du patrimoine monumental égyptien, antique comme médiéval, que son frère Hippolyte commercialisait depuis La Grande Combe dans le Gard. Béchard est également l’auteur de travaux plus documentaires, dont le recueil illustrant les premières collections égyptologiques rassemblées au musée de Bulaq qu’il signe en 1872 avec son associé Hippolyte Délié pour le compte d’Auguste Mariette. Ses photographies du nouveau Caire appartiennent à cette seconde veine. Rassemblées en 1874 dans un album dont de très rares exemplaires subsistent, elles livrent un panorama détaillé des premières constructions du nouveau quartier que le khédive Ismail a entrepris d’établir à la lisière occidentale des quartiers historiques du Caire, sur le modèle des lotissements de plaisance parisiens.

L’opération démarre en 1868 avec le nivellement d’anciens vergers pour accueillir des terrains à bâtir. La Société des Eaux du Caire, dirigée par le baron Delort de Gléon, est chargée des travaux de voirie. Un ancien étang asséché est transformé en parc vallonné  par un paysagiste français, Jean-Pierre Barrillet Deschamps, avec rocailles (f. 56), kiosque à musique, plan d’eau, restaurant et éclairage au gaz distribué par des luminaires en forme de tulipiers (f. 48). Il prend le nom de jardin de l’Azbakiyya (Ezbékieh dans les sources anciennes). Un Opéra achevé en 1871 lui est adjacent (f. 36), ainsi qu’un « Théâtre français » et un cirque pour spectacles équestres. Un hippodrome est édifié au cœur du quartier (f. 14 et 24). De longues rues boisées, se coupant en diagonale et débouchant sur des places circulaires, desservent des parcelles destinées à recevoir des habitations entourées de jardins. Les terrains à bâtir sont concédés gratuitement à quiconque s’engage à construire sans délai des habitations de bonne facture. Les dignitaires de la cour égyptienne, les haut-fonctionnaires européens de l’administration et les banquiers de la place représentent les premiers concessionnaires. Plusieurs de ces demeures sont illustrées dans l’album, dont celle de Cherif Pacha (f. 21-22), ministre des Affaires étrangères d’Ismaïl, ou encore celle de Delort de Gléon lui-même (f. 30-34). Les photographies permettent de découvrir l’environnement agraire dans lequel le quartier fut implanté. Celui-ci prend le nom d’Ismaïlia en hommage au souverain égyptien, le khédive Ismail. Le centre de gravité de la capitale égyptienne s’y déplace progressivement. Le quartier est désormais connu comme le Wast al-balad (littéralement le milieu de la cité).

Béchard documente également les grandes constructions publiques mises en œuvre au même moment, tel que le palais Abdine où le souverain installe sa cour (f. 17-18), ou l’École dite des Filles nobles (f. 15-16), destinée à l’instruction des princesses de la famille khédiviale. Il illustre les ponts mis en chantier pour relier Le Caire à l’île de Gazîra (f. 4-7), puis à la rive gauche du Nil (f. 8-10), ou encore pour enjamber le canal d’eau douce creusé en 1865 afin d’alimenter le chantier du Canal de Suez. L’album donne également à voir les destructions qu’occasionne l’ouverture de percées dans la partie ancienne de la ville (f. 42-43). Celle tracée sur 2 km entre les jardins de l’Azbakiyya et la Citadelle au sud de la ville entraîne dans son sillage la démolition de 398 constructions, dont une mosquée, et l’amputation des édifices empiétant sur le passage du tracé.

Le recueil de Béchard est ainsi un formidable reportage, et une source visuelle unique, sur la genèse du Caire moderne. Il constitue le pendant photographique du relevé cartographique que l’ingénieur civil  Pierre Grand dresse la même année à l’échelle du 1/4000ème. Pris ensemble, ces deux documents exceptionnels permettent de se forger une idée très précise du processus de transformation endogène d’une grande capitale moyen-orientale, avant son occupation coloniale par les Britanniques en 1882.

Légende de l'image : Pont et casernes de Qasr al-Nil vus de l'île de Gazira (f. 7)