Bien évidemment la période allant de 1800 à 1945 peut être définie comme impériale voire « impérialisme », même si ces termes ne deviennent courants qu’à la fin du XIXe siècle. La spécificité de cette région est le maintien d’un cadre étatique propre, l’Empire ottoman puis les mandats de la SDN.

À la fois l’exercice de la domination politique et économique étrangère et la volonté d’y résister concourent à la constitution de l’État moderne et de la société qui y correspond. Autrement dit, le changement est tout aussi bien impulsé de l’extérieur que de l’intérieur et produit des transformations immenses dans les sociétés. La volonté de constituer des États nations peut ainsi aller jusqu’au génocide et la première guerre mondiale y est profondément dévastatrice contrairement à la suivante.

Le changement capital est l’entrée dans l’ère de l’imprimé. On part ainsi d’un début timide consacré aux besoins de l’administration et de l’armée, les institutions portant la modernité, pour aller à un rattrapage comprenant la publication de livres, de journaux et de périodiques. À la fin du XIXe siècle, les grandes revues combinent littérature et essais et sont les fers de lance d’une renaissance littéraire qui élabore une nouvelle langue de communication voulant marier clarté et élégance.

L’imprimé est évidemment indissociable d’un immense effort éducatif à partir des écoles nouvelles. L’État moderne donne la priorité aux établissements destinés à satisfaire ses besoins les plus urgents en matière d’armée, d’administration et de services. Les missionnaires européens se lancent dans une concurrence effrénée entre catholiques, surtout francophones, et protestants anglophones allant de l’enseignement primaire jusqu’aux premières universités. De peur d’être distancés les orthodoxes et les musulmans suivent le mouvement.

Un nouveau groupe apparaît ainsi celui des intellectuels qui prennent en charge le projet de réformer la société voire la religion. La renaissance n’est pas seulement littéraire, elle comprend les différentes redéfinitions de l’identité aussi bien religieuses que nationales. Rétrospectivement cette époque, d’abord durement jugée pour les compromissions avec l’impérialisme, sera perçue comme une sorte d’âge d’or perdu. La nostalgie d’une époque levantine est aussi celle d’une mondialisation dominée par l’Europe mais permettant la circulation des humains la plus libre jusqu’à nos jours.

Il n’est pas possible de dominer sans connaître. Bien entendu, il existe des discours légitimant la domination par la mission civilisatrice de l’Europe, mais il serait inopérant sans les connaissances. Il existe donc toute une littérature européenne sur le devenir de l’Orient qui comprend bien évidemment la description de son état présent. Les correspondances diplomatiques alimentent les écrits des essayistes aussi bien des revues généralistes que des périodiques spécialisés. Mais l’orientalisme ne peut être réduit à cette production de circonstance.

Dans sa première articulation scientifique, il se veut sauvetage de culture en risque de disparition face aux progrès de la modernité. Son conservatisme a pour projet la sauvegarde du patrimoine, en particulier par l’édition de textes jusque-là manuscrits. Cette volonté de préservation l’oriente vers le passé, mais tend à donner de l’Orient une image essentialiste, d’où l’affirmation paradoxale que la modernité orientale n’est qu’un placage factice sur un Orient éternel.

Dans sa seconde articulation scientifique, l’orientalisme combine les deux puissants instruments méthodologiques que sont la philologie et l’archéologie. La seconde permet de faire émerger des textes que la première déchiffre, donnant sens à des vestiges jusque-là muets. Tous les vingt ans des pans entiers d’une histoire millénaire seulement soupçonnée jusque-là sont révélés : les années 1820 voient ainsi le déchiffrement des hiéroglyphes et  la naissance de l’égyptologie scientifique, les années 1840 sont marquées par le déchiffrement des cunéiformes et la constitution de l’assyriologie au sens large du terme, les années 1860 portent en elles la découverte de la Phénicie et l’archéologie biblique, les années 1880 voient émerger les Sumériens et les Hittites et 1900 sera le moment de la Crète minoenne.

Ces millénaires d’histoire reposent la question des origines des civilisations et des origines. À partir de la philologie, l’Europe s’invente une origine « indo-européenne » que l’on oppose à un Orient « sémitique », ce qui n’est en réalité qu’une transposition dans un lointain passé de la situation du XIXe siècle. Pour les peuples orientaux, l’intégration de ces nouveaux millénaires d’histoire nécessite la rédaction de nouveaux récits servant de base aux nationalismes nouveaux : pharaonisme en Égypte, phénicisme au Liban, syrianisme. Les premiers nationalistes arabes tentent de tout englober dans un sémitisme dont les Arabes seraient l’expression présente.

Dans ce contexte, savoir et pouvoir sont inexorablement liés, mais sans être le monopole d’un camp quelconque. La glorification du passé de l’Orient par les orientalistes est ainsi reprise par les mouvements nationaux comme instrument de libération et promesse d’avenir. Si l’Orient est condamné à l’occidentalisation, ce même Occident s’orientalise  dans l’écriture des voyages en Orient à partir de Chateaubriand, dans la peinture orientaliste qui est un refus de la modernité industrielle, dans une musique qui emprunte des « thèmes orientaux », mais aussi dans la découverte des littératures orientales maintenant plurimillénaires. Derrière les affrontements politiques, il y a toujours les échanges et les interactions car contrairement aux affirmations de certains l’Orient et l’Occident sont condamnés à se rencontrer en permanence comme le disaient déjà les Saint-Simoniens des années 1830.

 

Légende de l'image : Vue d'Assouan et du l'ile éléphantine (Haute Egypte).